Chiffres et faits sur la malnutrition dans le monde

 




Des chiffres et des faits sur la malnutrition dans le monde



La nourriture est la base de notre vie. C’est dans les aliments que nous mangeons que nous puisons les briques qui forment notre corps et l’énergie nécessaire pour pouvoir mener nos activités quotidiennes.


Dans un monde où l’inégalité est la règle [lire], elle est aussi présente dans l’alimentation : certains parmi nous ne mangent pas assez, d’autres trop. Le fait de manger une quantité ou une qualité de nourriture inadéquate (trop ou trop peu par rapport à nos besoins) est une source de malnutrition.


Jusqu’à récemment, le monde s’occupait principalement (du moins en paroles sinon en actes) de la consommation insuffisante de nourriture. La faim, la sous-alimentation, l’insécurité alimentaire ont été analysées, estimées et combattues depuis de longues années. Maintenant, la suralimentation, le surpoids et l’obésité sont également devenus des questions suscitant notre intérêt.


Il y a trois façons principales de mesurer l’étendue de la malnutrition :


  1. Indirectement par des estimations basées sur des normes et des statistiques ;

  2. En demandant aux personnes quelle est leur expérience dans ce domaine et la perception qu’elles en ont ;

  3. Par la mesure directe de certaines caractéristiques du corps d’un échantillon de personnes (mesures anthropométriques).


Le problème avec les résultats de ces diverses méthodes, c’est qu’ils ne sont pas toujours parfaitement cohérents.


Estimations du nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique


Voilà plusieurs décennies que les statistiques sur la sous-alimentation chronique1 sont produites par l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO/OAA) grâce à la publication depuis 1999 de son rapport phare le SOFI (voir le premier SOFI en 1999).


En juillet 2019, le dernier de la série des rapports SOFI sur l’état de l’insécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde publié conjointement par la FAO, le Fonds International de Développement Agricole (FIDA), l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) dans le cadre du suivi des Objectifs de développement durable (ODD), présente des estimations qui suggèrent qu’il y avait 820 millions de personnes souffrant de sous-alimentation chronique dans le monde en 2018, soit environ 11 % de la population mondiale2. Ces chiffres montrent une poursuite de l’augmentation récente du nombre de personnes concernées par la faim dans le monde, à l’inverse des estimations à la baisse faites par les Nations Unies au cours de la période 2003-2013.


Figure 1 : Nombre et pourcentage des personnes chroniquement sous-alimentées

dans le monde depuis 2005



Télécharger graphe : Figure 1 2019.jpg


En chiffres absolus, l’Asie reste de loin la région où vivent le plus de personnes souffrant de sous-alimentation chronique (près de 514 millions), alors que l’Afrique est la région où la proportion de la population sous-alimentée est la plus élevée (19,9 % - jusqu’à 30,8 % en Afrique de l’Est).


L’augmentation estimée en 2018 au niveau mondial est confirmée dans chaque région, l’Afrique représentant la plus grande part du changement observé (+7,5 millions de personnes). Dans cette région, les Nations Unies expliquent l’augmentation observée de la sous-nutrition chronique par « une combinaison de facteurs, notamment les conflits et les phénomènes météorologiques extrêmes, qui touchent actuellement un certain nombre de pays d’Afrique ». L’augmentation a été plus importante dans les pays en conflit et dans les pays classés comme étant sensibles à la sécheresse. Le nombre de personnes sous-alimentées « a augmenté de 45,6 pour cent depuis 2012 dans les pays sensibles à la sécheresse » et cette augmentation a été plus grande que la réduction du nombre de sous-alimentés dans les autres pays du continent.


Le nombre total de sous-alimentés en 2018 est à près équivalent au nombre en 2010 (voir Figure 1 ci-dessus et Tableau 1 ci-dessous). Depuis lors, il faut remarquer que le nombre de personnes sous-alimentées de façon chronique a augmenté de plus de 56 millions de personnes en Afrique alors qu’il a diminué de presque autant en Asie (- 58 millions). Les chiffres du Tableau 1 montrent que l’Afrique est clairement la région où l’action est la plus nécessaire afin de retourner cette tendance préoccupante.


La situation s’est dégradée en Amérique du Sud, en grande partie du fait d’un ralentissement économique général. La crise au Venezuela a eu un impact particulièrement fort sur les chiffres de cette région, car la prévalence de la sous-alimentation y a plus que triplé pour atteindre 21,2 % pour la période 2016 – 2018.


En Asie, la diminution du nombre de sous-alimentés s’est virtuellement arrêtée au cours de ces dernières années à cause de la situation de guerre au Moyen-Orient.


Au niveau national, les pays qui avaient montré des mauvais résultats tel que l’Ouganda ou le Nigeria, en Afrique, ont vu leurs statistiques sur la sous-alimentation se dégrader davantage. En Ouganda, le nombre de sous-alimentés chroniques a atteint un total de 17,6 millions de personnes (41 % de la population totale). Au Nigeria, le chiffre a atteint 25,6 millions de personnes (13,4 % de la population totale). Madagascar et le Malawi ont également vu une évolution négative. Au Moyen-Orient, on estime que 11 % de la population totale du Liban est sous-alimentée, 12,2 % en Jordanie (dans ces deux cas à cause de la situation en Syrie et du flux de réfugiés qu’elle a entraîné) et près de 40 % de la population au Yémen en guerre. Aucune donnée n’est disponible pour la Syrie.


Les « meilleurs élèves » qui ont vu leurs statistiques de sous-alimentation diminuer entre 2004-06 et 2016-18 sont la Chine (passant de 206 millions à 122,4 millions), l’Inde (de 253,9 millions à 194,4 millions) et l’Indonésie (de 44,1 à 22,0 millions).


Tableau 1 : Estimation du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde

(en millions)



* Les totaux ne correspondent pas à la somme des chiffres.

Les chiffres pour 2018 sont des projections.

Source : FAO.


Aux facteurs explicatifs avancés par les Nations Unies (guerre, changement climatique et ralentissement économique), il convient de rajouter les mesures de politique agricole et alimentaire adoptées par les pays, souvent sous influence des organisations internationales, particulièrement les institutions financières, et des grandes multinationales. Ces politiques ainsi que les initiatives dirigées par les donateurs ou le secteur privé, tels que AGRA ou la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition contribuent à marginaliser davantage les producteurs agricoles pauvres en Afrique en apportant un soutien à de grands investissements privés, à la pénétration des multinationales dans les marchés des intrants agricoles (semences, engrais, pesticides) et à une numérisation sauvage de l’agriculture [lire]. On peut malheureusement regretter que, pour l’instant, aucune discussion sérieuse n’ait lieu entre les décideurs nationaux et régionaux sur la validité de ces politiques par rapport à l’objectif d’éradication de la faim. La principale préoccupation de ces responsables reste l’augmentation de la production, quelles que soient ses implications du point de vue social ou environnemental. L’approche utilisée pour produire davantage ne compte guère, du moment que la production augmente ! Cette idée reste fermement implantée dans la tête des décideurs, même si les conséquences de cette position sont davantage de faim, plus d’exode rural, une plus grande exclusion d’une grande partie de la population rurale, et même si l’on peut sérieusement douter de la durabilité des résultats obtenus.


Insécurité alimentaire grave et modérée, telle que mesurée par des enquêtes


L’importance de l’insécurité alimentaire grave ou modérée est mesurée à partir d’enquêtes menées depuis 2014 dans 140 pays3, en collaboration avec Gallup [lire].


Les résultats obtenus pour les cinq années pendant lesquelles des enquêtes ont été menées montrent qu’un nombre croissant de personnes ont vécu une situation d’insécurité alimentaire grave et modérée, surtout en Afrique et en Amérique Latine.


Comme on peut le voir dans le Tableau 2 ci-dessous, près d’une personne sur onze dans le monde - en tout 704 millions de personnes - a souffert d’une insécurité alimentaire grave en 2018. Cette proportion a été de presque une personne sur cinq en Afrique (277 millions de personnes) et environ une personne sur treize en Asie (353,6 millions de personnes). Les femmes sont légèrement plus touchées que les hommes


Tableau 2 : Nombre de personnes ayant vécu une situation d’insécurité grave pendant la période 2014-2018 (en millions)



*   Amérique Centrale et du Sud.

** Les totaux ne correspondent pas à la somme des chiffres.

Source : FAO.


En Afrique, 40 % des personnes qui se sont trouvées en situation d’insécurité alimentaire grave en 2018 étaient originaires d’Afrique de l’Est, tandis que la situation se dégradait dans toutes les sous-régions du continent. En Asie, plus de 75 % des personnes concernées vivent en Asie du Sud, tandis qu’en Amérique Latine, la détérioration de la situation se produit surtout en Amérique du Sud.


Le Tableau 3 montre qu’un chiffre incroyable de près de 1,7 milliard de personnes ont été en situation d’insécurité alimentaire modérée dans le monde en 2018 (presque une personne sur quatre). Cette proportion était d’une personne sur deux en Afrique (676,1 millions de personnes) et environ d’une personne sur cinq en Asie (928 millions de personnes).


Tableau 3 : Nombre de personnes ayant vécu une situation d’insécurité modérée pendant la période 2014-2018 (en millions)



*   Amérique Centrale et du Sud.

** Les totaux ne correspondent pas à la somme des chiffres.

Source : FAO.



Figure 2 : Concentration et distribution de l’insécurité alimentaire par niveau de sévérité dans les régions du monde en 2018



Source : FAO.

Télécharger le graphe : Figure 2 2019.jpg


Il est important de noter que ces résultats montrent que la faim est également un problème dans les pays riches, une réalité qui a longtemps été occultée dans les statistiques mondiales. Les chiffres nous disent qu’en 2018, plus de 10 millions de personnes ont connu une situation de sécurité alimentaire grave dans les pays riches, dont 3 millions aux États-Unis, 1,2 million au Royaume Uni, 0,8 million au Japon, 0,6 million en Italie et en Allemagne et 0,5 million en France.


Un nombre encore bien plus important de près de 90 millions de personnes ont vécu un épisode d’insécurité modérée dans les pays riches : près de 30 millions aux États-Unis, 4,2 millions en Italie, 4,1 millions en France, 3,7 millions au Royaume Uni, 3,6 millions au Japon et 3 millions en Allemagne. Voilà qui confirme les chiffres publiés par plusieurs ONG avançant qu’il y avait dans les pays riches plusieurs dizaines de millions de personnes souffrant de sous-alimentation chronique dans les pays riches où les besoins en programmes d’assistance alimentaire ont fortement augmenté depuis la crise financière et économique mondiale de 2008 [lire].


Davantage de données sur la sous-alimentation provenant de mesures directes.


Les chiffres présentés ici sont le résultat de mesures anthropométriques et autres, faites sur des échantillons de personnes :


  1. Près de 149 millions d’enfants de moins de 5 ans dans le monde (22 % du total) souffrent d’un retard de croissance (caractérisé par une taille inférieure à la moyenne pour l’âge). Leur nombre a diminué de 10 % entre 2012 et 2018 ;

  2. 49,5 millions d’enfants âgés de moins de 5 ans dans le monde souffraient d’émaciation (un poids trop faible pour leur taille). Environ la moitié vit en Asie du Sud et un quart en Afrique Subsaharienne. On constate, sans surprise, qu’il y a de fortes preuves qu’ils vivent essentiellement dans des ménages pauvres ;

  3. En 2018, l’Afrique et l’Asie représentaient plus de 90 % des enfants en retard de croissance et des enfants émaciés ;

  4. 32,8 % de toutes les femmes âgées de 15 à 49 ans sont touchées par l’anémie (plus de 600 millions), les plus forts taux étant atteints en Afrique et en Asie ;

  5. 20,5 millions de bébés avaient un poids trop faible à la naissance en 2015 (un sur sept).


Chiffres et considérations sur le surpoids et l’obésité


  1. Au niveau mondial, la prévalence du surpoids est en augmentation dans tous les groupes d’âge, particulièrement chez les enfants en âge scolaire et les adultes. L’augmentation de l’incidence de l’obésité entre 2000 et 2016 a été plus rapide que celle du surpoids ;

  2. Le surpoids et l’obésité sont en augmentation dans presque tous les pays. Ils sont responsables de 4 millions de morts au niveau mondial ;

  3. Plus de 40 millions d’enfants de moins de 5 ans sont considérés comme étant en excès pondéral en 2018. Ce nombre est en croissance constante ;

  4. En 2018, le surpoids a concerné 131 millions d’enfants entre 5 et 9 ans et 207 millions d’adolescents ;

  5. L’Afrique et l’Asie représentaient plus des 75 % des enfants en surpoids dans le monde ;

  6. Partout dans le monde, la plupart des enfants en âge scolaire ne mangent pas suffisamment de fruits et de légumes mais consomment régulièrement des repas minute et des boissons gazeuses sucrées. Ils manquent aussi d’une activité physique régulière ;

  7. En 2018, près de deux adultes sur cinq (38,9 %) étaient en surpoids, soit 2 milliards d’individus dans le monde.


Figure 3: Surpoids en 2018



Source: L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2019

Télécharger l’image : Surpoids.jpg


Conclusion


Triste ironie du sort, l’augmentation du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde se produit alors que les déclarations et les engagements divers en vue de l’éradication de la faim d’ici 2030 se sont multipliés au cours de ces dernières années [lire notamment ici et ici]. Voilà qui préjuge mal de l’avenir radieux qui nous avait été promis il y a peu encore, alors que les politiques économiques suivies un peu partout dans le monde favorisent une aggravation des inégalités [lire].


Les données les plus récentes sur la malnutrition sont claires : alors que la faim augmente, le surpoids et l’obésité augmentent elles aussi, plus rapidement encore ! C’est là la conséquence d’inégalités croissantes dans le monde [lire ici et ici].


À lafaimexpliquee.org, nous pensons qu’à moins que les politiques suivies par les pays ne changent dans un sens que nous avons à maintes fois précisé sur ce site4, on ne peut que s’attendre à une confirmation, à l’avenir, de la détérioration observée dans la situation alimentaire mondiale, ce qui entraînera un coût énorme en termes de vies et de souffrances humaines.



Materne Maetz

(juillet 2019)


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Pour en savoir davantage :


  1. FAO, FIDA, PAM, UNICEF et OMS, L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2019, 2019.

  2. UNICEF, Malnutrition, 2018 [en anglais].

  3. OMS, Obésité, site web, OMS.

  4. Mathers, C., Global health risks: mortality and burden of disease attributable to selected major risks, OMS, 2009 (en anglais).



Sélection d’articles déjà parus sur lafaimexpliquee.org et liés à ce sujet :


  1. La numérisation de l’agriculture en Afrique risque d’accroître l’exclusion et les inégalités, 2019.

  2. Le creusement des inégalités dans le monde constitue une menace pour la stabilité sociale et politique, 2017.

  3. Pourquoi des famines dans un monde d’abondance ? 2017.

  4. La “Nouvelle vision pour l’agriculture” du Forum de Davos est en marche…, 2017.

  5. Comment arrêter la machine mondiale à fabriquer des inégalités ? 2017.

  6. Qu’est-ce que la sécurité alimentaire ? 2017.

  7. Sept principes pour en finir durablement avec la faim, 2013.


et les autres articles se trouvant dans notre rubrique « Faim dans le monde ».



Archives sur la situation alimentaire mondiale :


  1. Des chiffres et des faits sur la malnutrition dans le monde, 2018.

  2. Des chiffres et des faits sur la faim dans le monde 2017.pdf

  3. Des chiffres et des faits sur la faim dans le monde juin 2015.pdf

  4. Des chiffres et des faits sur la faim dans le monde 2014.pdf

  5. Nos commentaires sur le rapport sur l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2013

  6. Des chiffres et des faits sur la faim dans le monde mars 2013.pdf

  7. Faim dans le monde: quel est le nombre réel de personnes sous-alimentées dans le monde? 2013.

  8. Des chiffres et des faits sur la faim dans le monde 2012.pdf


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Notes


  1. 1.Les personnes souffrant d’insécurité alimentaire chronique ne sont pas capables de satisfaire
    leurs besoins nutritionnels sur une longue période de temps. Cette situation est fondamentalement différente de celle des personnes souffrant d’une insécurité alimentaire transitoire qui peut se produire temporairement pendant une période de temps courte. [FAO]

  2. 2.Ces chiffres sont estimés pour chaque pays sur la base d’un calcul qui utilise comme variables : (i) la valeur calorique de la consommation alimentaire individuelle calculée à partir des statistiques de production, de commerce international et de population ; (ii) le coefficient de variation de cette consommation individuelle déduit des résultats d’enquêtes ménage ou à partir d’un modèle statistique, et ; (iii) le besoin calorique journalier minimal moyen par personne pour un certain niveau d’activité, fondé sur la structure par âge et sexe de la population. [lire ici l’Annexe 1].

  3. 3.Un échantillon de personnes est interrogé lors d’une enquête sur leur expérience à l’aide de l’échelle de mesure de l'insécurité alimentaire vécue (Food Insecurity Experience Scale - FIES) qui comprend 4 niveaux : 1. Incertitude sur la capacité de pouvoir se procurer de la nourriture ; 2. Ajustement sur la qualité et la diversité de la nourriture; 3. Réduction de la qualité de l’alimentation et de sa quantité en sautant des repas ; 4. Pas de nourriture pendant un jour ou plus.

  4. 4.Voir : Politiques pour une transition vers des systèmes alimentaires plus durables et plus respectueux du climat 2018, Le climat change, l’alimentation et l’agriculture aussi - Vers une « nouvelle révolution agricole et alimentaire » 2016, et Sept principes pour en finir durablement avec la faim, 2013.

 

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Dernière actualisation:     juillet 2019